Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog
/ / /

 

MORLAIX

Formation du 23 novembre 2012 par Christophe

Morlaix et le lin – exposition de la maison à Pondalez

1.  Morlaix – ville de négoce

Zone de production des toiles.jpg

Si les 1ères traces d’occupants sur les terres morlaisiennes remontent à 49 avant J.-C., la ville de Morlaix « naît réellement » vers l’an mil, lorsque les seigneurs de Tréguier édifient leur château sur le mont Relaxus. A son pied, la ville se développe : pêcheurs, artisans et commerçants font de Morlaix une cité riche et prospère.

 

A partir du 16ème siècle, la Bretagne connaît un essor économique exceptionnel grâce à la culture et au commerce du lin et du chanvre. Avec les Flandres et la Picardie, elle s’impose en Europe comme l’un des centres de production les plus importants.

Dans les campagnes, la population exerce plusieurs activités. Lorsqu’ils ne sont pas occupés par le travail des champs, les femmes filent, les hommes tissent.

Morlaix, l’un des plus importants ports de Basse Bretagne, devient alors une place forte de ces échanges économiques. Les navires morlaisiens exportent des toiles vers l’Europe. Les toiles bretonnes sont également exportées depuis les ports de Landerneau, Lorient, Vannes, Saint-Malo et Nantes. Le premier port concerné par ces échanges maritimes est celui de Roscoff où arrivent les graines de lin importées des Pays Baltes.

En 1475, la trêve de Picquigny signe la fin de la Guerre de Cent Ans. Le marché de la toile connaît alors un essor extraordinaire. Les Anglais importent jusqu’à 75 % des toiles crées (du breton krez, chemise) produites dans le Léon et exportées par Morlaix. Une soixantaine de commissionnaires anglais s’installent dans la cité et négocient pour des commerçants d’Outre-Manche. L’Espagne et son ouverture sur l’Amérique, le Portugal et la Hollande sont également de gros importateurs.

IMG_1152.JPGEn 1687, des mesures protectionnistes prises par Colbert marquent la fin de l’âge d’or du commerce du lin à Morlaix, déjà en difficulté face aux armateurs hollandais commercialement plus agressifs et plus efficaces en affrétant des navires beaucoup plus grands.

2. Les Cent Jours – le cycle du lin

 

Le lin (linum usitatissium) appartient à la famille des Linacées qui compte près de 300 espèces réparties en 3 types : textile, oléagineux et décoratif. Les plus anciens tissus découverts par les archéologues sont en lin, ils datent de 36.000 ans avant J.-C.

Originaire du nord de l’Inde, le lin est une plante annuelle semée en mars-avril et récoltée en juillet. Le climat doux et humide de la Bretagne lui convient parfaitement, ainsi que les terres limoneuses de la côte nord. Haut d’1 m à 1,20 m, il porte plusieurs tiges aux feuilles fines et élancées. La fleur, formée de 5 pétales bleus, ne vit que quelques heures. Le fruit est constitué d’une capsule ovale contenant jusqu’à 10 graines.

IMG_1154.JPGLes étapes :

. Ensemencement : le lin se sème à la volée, dans une terre profonde et bien préparée, sur des lignes espacées d’environ 1 mètre. L’ensemencement est suivi d’un ou deux hersages afin de recouvrir les graines dont les oiseaux sont très friands.

. Sarclage : lorsque la plante a levé de 4 à 5 cm, un sarclage est nécessaire pour qu’elle ne soit étouffée par les mauvaises herbes. Ce travail à genoux, généralement pratiqué par les femmes, est particulièrement pénible.

. Arrachage : au mois de juillet, lorsque les capsules ont remplacé les fleurs, le lin est arraché à la main afin de récolter la longueur maximale de fibres et de ne pas les abîmer.

. Egrenage : les capsules renfermant les graines sont récoltées au moyen d’un peigne à égrener doté de longues dents de fer et fixé sur un banc. Le lin étant récolté en juillet avant que la graine ne soit mature (en septembre), il est nécessaire de renouveler 1/3 des graines pour les semis suivants. Les graines nouvelles sont importées, via le port de Roscoff, des Pays Baltes où elles ont été récoltées à maturité.

 

3. De la fibre à la toile

 

Avant de devenir une toile, la fibre de lin nécessite plusieurs transformations qui en augmentent la valeur. Elles sont le gage de la qualité du produit fini et occupent une population très importante en lui apportant des revenus complémentaires.

IMG_1153.JPG. Rouissage : les tiges de lin sont immergées dans l’eau afin de dissoudre la pectine qui lie les fibres. L’immersion se fait en eau courante, dans des trous d’eau (Poul lin) ou des routoirs maçonnés. Le rouissage peut également se faire « sur le pré » sous l’action de la pluie, du soleil et des bactéries du sol.

. Teillage : le teillage consiste à séparer les fibres du bois central. Les tiges réunies en poignées sont posées sur les lames de la braye puis broyées sous l’action du levier. Cette opération est complétée par le pesselage.

. Peignage : après le teillage, les fibres de lin sont démêlées au moyen d’un « peigne à peigner » constitué de dents de fer rapprochées. Les fibres trop courtes pour le filage constituent l’étoupe.

. Filage : pour devenir toile, les fibres de lin doivent être filées. Cette activité très répandue est éminemment féminine ; les rouets sont très nombreux à la campagne mais aussi en ville. La torsion et l’étirement des fibres de la filasse permettent d’obtenir un fil plus ou moins fin selon la dextérité de la fileuse. Le fil produit s’entoure autour de la bobine.

. Blanchiment : dans le Léon, contrairement au reste de la région, on blanchit les fils en écheveaux et non la toile tissée. Le blanchiment se pratique dans les kanndi, maisons buandières construites à cet effet. Le fil est blanchi grâce à plusieurs « buées » (lessives) pour lesquelles on emploie de la cendre de hêtre (sans tanin). De l’eau chaude est versée dans une cuve circulaire en pierre ou en bois dans laquelle sont placées des couches alternées de fil et de cendre en sac. Plus le fil est blanchi, plus sa valeur marchande augmente.

. Tissage : le tissage permet de passer du fil à la toile : des fils épais forment la chaîne, tandis que des fils plus fins forment la trame en passant perpendiculairement et en s’entrecroisant avec les premiers. Le passage du fil se fait au moyen d’une navette munie d’une bobine. La toile tissée s’enroule autour de l’ensouple à l’arrière du métier. Le tissage se pratique dans les campagnes et en ville, il constitue souvent une activité de complément. Jusqu’au 19ème siècle, les tisserands bretons utilisent des métiers à navette manuelle, et non à navette volante (utilisée en Angleterre dès le siècle précédent). La production de 120 mètres de toile nécessite un mois de travail.

. Pliage et empaquetage : après le tissage, les toiles sont pliées puis leur qualité est contrôlée. Elles sont ensuite pliées et réunies en ballots pour leur transport.

4. IMG_1160.JPGCommerce et réglementation

 

 

La production et le commerce des toiles de lin font l’objet d’une réglementation et d’un contrôle strict.

 

 

 

IMG_1159.JPGLa marque des toiles

Comme les autres toiles tissées en Bretagne, les crées du Léon sont définies par des règlements qui sont le gage de leur qualité et garantissent leur succès commercial. Le règlement de 1736 compte ainsi 53 articles qui définissent leurs dimensions, le nombre de fils de trame et de chaîne, etc. Lorsque le tisserand achève la production d’une crée, il appose sa marque aux deux extrémités. Les toiles proposées à la vente doivent préalablement être contrôlées au bureau des toiles. Si elles sont conformes, la marque du bureau, portant la mention « Creas nuevas » est apposée aux deux extrémités. Afin d’éviter la fraude, les sceaux portant le millésime sont brûlés chaque année.

La confrérie de la Trinité

En 1452, Pierre II confie l’exclusivité de la vente des crées à la confrérie de la Trinité établie dans l’église Saint-Matthieu. En 1676, Louis XIV nomme deux inspecteurs marchands chargés de remplacés la confrérie dans l’exercice du contrôle des toiles. Le marché aux toiles se tient dans l’Hôtel de ville, mais une partie importante du commerce se fait dans les hôtels des marchands de la rue Longue-de-Bourret, bien placée sur la route reliant Morlaix aux riches paroisses toilières des environs. Pour leur transport et l’exportation, les crées sont pliées et empaquetées dans des ballots, eux-mêmes constitués de toiles de moindre qualité.

5. Patrimoine lié à la production et à la vente du lin

Les différentes étapes de la transformation du lin sont à l’origine d’un riche patrimoine qui renvoie aux relations induites entre technique et architecture ; entre les hommes et leur territoire.

Les kanndi (maisons buandières)

Edifiées du 16ème au 18ème siècle pour le blanchiment du fil, les kanndi sont de petites bâtisses, à l’origine couvertes de chaumes ou d’ardoises. Ils sont construits au sein ou proche des hameaux ; toujours au bord d’un cours d’eau alimentant le bassin (douet). Particularité du territoire des crées, les kanndi témoignent  d’une économie toilière « éclatée ». Plus de 600 kanndi ont été répertoriés.

A côté de la cheminée en pignon, se trouve une grande cuve circulaire en granit ou en bois, au fond percé d’un trou de vidange. Le long du pignon opposé à la cheminée, le douet pavé est délimité par quatre dalles de schiste. Surmontant ces dalles, deux ou trois dalles (repamoirs) permettent d’égoutter les écheveaux de fil quand ils sont rincés.

Avec le déclin de l’activité toilière, les kanndi sont reconvertis en lavoirs, eux-mêmes abandonnés après les années 1960. Aujourd’hui, ils sont souvent à l’état de vestiges ou ont totalement disparu. Certains ont bénéficié d’une restauration comme celui du Fers à Saint-Thégonnec.

Les maisons à pondalez

Attirés par le commerce des toiles, certains nobles décident de délaisser momentanément leurs privilèges après la Guerre de Succession de Bretagne (1341-1364). Ces nobles mettent leur titre de noblesse en dormance à l’église. Ils sont alors autorisés à commercer. Ils renoncent momentanément à leur caste mais pas à la différence. Ainsi ils inventent un nouveau modèle architectural fortement inspiré du manoir : la maison à pondalez. L’entrée se fait par l’échoppe. L’espace central ou la « salle manoriale » est équipée d’une cheminée monumentale et d’un escalier à galerie (« pondalez ») qui dessert toutes les chambres et donne son nom à la maison. La maison à pondalez est une architecture typiquement morlaisienne. Le décor est destiné à montrer la richesse du propriétaire. On y reçoit les acheteurs, on y traite les affaires et on y sert les repas. Ces familles de nobles commerçants morlaisiens ne s’allient qu’exceptionnellement  à des commerçants de la même ville. Généralement ils préfèrent épouser de jeunes demoiselles issues de bonnes familles dans d’autres ports, afin de favoriser les débouchés commerciaux.

6. Patrimoine lié à l’économie du lin

Les enclos paroissiaux, espaces comprenant l’église, l’ossuaire, le calvaire et la porte triomphale, sont la traduction artistique de la prospérité liée au lin. Cœur des influences artistiques lointaines  et expression de la vie de la société léonarde aux 16ème et 17ème siècles, ils synthétisent art renaissant et croyances populaires.

L’enrichissement des fabriques

IMG_1165.JPGPar sa durée et son ampleur, le commerce des toiles a pour conséquence une élévation du niveau de vie et une poussée démographique. Ce phénomène contribue à l’augmentation des revenus des « fabriques » qui gèrent le budget des paroisses. Ces recettes proviennent des offrandes des paroissiens, riches marchands ou modestes tisserands. Une fois les dépenses courantes assurées, la fabrique se trouve régulièrement en possession d’excédents qui permettent la construction puis les agrandissements de l’église et l’embellissement d’un enclos remis régulièrement au goût artistique de l’époque. Les fabriciens sont choisis parmi les notables, notamment les riches paysans-marchands. Leurs déplacements réguliers à Morlaix et leurs séjours dans les évêchés voisins leur confèrent une ouverture sur l’extérieur qui s’avère cruciale dans les choix artistiques de leur paroisse. Ils connaissent les nouveautés apparues dans les autres paroisses, parfois lointaines, mais aussi l’évolution des modes en France, voire à l’étranger. Il ne faut pas plus de 15 ans pour que le nouvel ordre à la Française de Philibert Delorme apparaisse dans le porche de Lanhouarneau en 1582.

La Renaissance dans le Léon : monde ancien, décors nouveaux

L’art de la Renaissance prend son essor en Bretagne à partir des années 1560 et se poursuit jusqu’au milieu du 17ème siècle au moins. Les constructeurs et les décorateurs introduisent les nouveautés : colonnes baguées, cariatides gainées, etc. Le mouvement reste étroitement localisé là où existent des commandes et des ateliers. C’est le cas du Léon où les fabriciens trouvent des ateliers à Morlaix, Landerneau et Landivisiau. Les porches sud des églises s’ornent de colonnes, frontons, colonnes baguées, clés en console, arcs plein cintre, lanternons, pots à godrons, têtes ou bustes qui côtoient des décors gothiques. C’est la naissance d’une curieuse composition qui mêle majesté, surcharge et création originale. La Renaissance se réduit à la nouveauté des motifs décoratifs, bien assimilée par les artistes. Car les enclos donnent l’image d’une société paysanne à la sensibilité encore médiévale. Le thème de la mort, si populaire au 15ème siècle, est omniprésent en ce lieu de rencontre entre les morts et les vivants.

7.  Le renouveau du lin

2.000 hectares de lin sont cultivés dans le Grand-Ouest, dont une partie en Bretagne. Cette plante offre de nombreux intérêts agronomiques et écologiques et fournit une fibre aux propriétés techniques exceptionnelles.

Agronomie & environnement

La culture du lin est respectueuse de l’environnement car elle nécessite peu d’intrants (engrais, produits phytosanitaires), des besoins limités en azote et peu d’eau. Sa récolte est non abrasive pour les sols ; les racines restant en terre fertilisent pour les cultures suivantes. Le lin est une excellente tête d’assolement (rotation des sols) : cultivé tous les 7 à 8 ans sur une parcelle, il restructure les terres en profondeurs et permet d’atteindre des rendements supérieurs de 20 à 30 % par hectare l’année suivante. Cette culture participe à la biodiversité des campagnes, face aux cultures dominantes (maïs, soja). Le lin est une plante rustique et traditionnelle bien adaptée à la Bretagne. Il ne produit aucun déchet : comme dans le cochon tout est bon (fibre, paille, graine) !

Une fibre d’avenir

Depuis quelques années, le lin est utilisé pour de nouvelles applications qui tirent parti des qualités techniques de sa fibre : légèreté et résistance. Intégrée à des matériaux, tissée ou non, elle les renforce tout en préservant leur légèreté. Les fibres sont associées à des polypropylènes (issus des hydrocarbures) ou à des biopolymères (issus de produits naturels). La recherche porte sur la production de « bio-matériaux » utilisant uniquement des produits naturels, recyclables voire biodégradables.

IMG_1170.JPGUne riche petite graine

La graine de lin est la source naturelle la plus riche en Oméga 3, des acides gras nécessaires pour équilibrer notre alimentation trop riche en Oméga 6, sources de maladies cardio-vasculaires. Traditionnellement, les éleveurs donnaient des graines de lin bouillies à leurs animaux et constataient que leur santé s’améliorait. L’idée est donc née de développer une filière exploitant les bienfaits du lin. Des poules, cochons et vaches nourris en partie avec des graines de lin produisent des œufs, du lait et de la viande naturellement riches en Oméga 3. Nourrir des vaches avec des graines de lin réduit leur production de méthane, un gaz à effet de serre.

L’artisanat

La Bretagne ne produit plus de lin textile, à la différence de la Normandie. Cette fibre continue toutefois d’être tissée par une poignée de tisserands à bras qui perpétuent un savoir-faire hérité des 25.000 tisserands bretons du 18ème siècle. Un dernier papetier produit du papier artisanal en lin pour la restauration des livres anciens, mais aussi dans une démarche de création artistique.

 

Les zones de productions de toiles en Bretagne du 16ème au 18ème siècle

Les zones de productions de toiles en Bretagne du 16ème au 18ème siècle

Les zones de productions de toiles en Bretagne du 16ème au 18ème siècle

Les zones de productions de toiles en Bretagne du 16ème au 18ème siècle

 

Partager cette page

Repost 0
Published by

Présentation

  • : Le blog de BB
  • Le blog de BB
  • : Bretagne Buissonnière est une association qui regroupe des guides interprètes de Bretagne. Ils proposent des visites guidées, des rallyes découvertes, des circuits qui se veulent exemplaires en termes de développement durable. Outre notre site internet, nous avons choisi de créer un blog pour communiquer plus en avant et échanger points de vue, photos et informations.
  • Contact

Archives

Canal De Nantes À Brest